Je collectionne des flux RSS et toi ?
Je n’ai jamais vraiment été collectionneur de quoi que ce soit. Peut être de musique pendant un temps, à l’époque du MP3, il y a une vingtaine d’années. En dehors de cela, il n’y a jamais eu quelque chose pour laquelle je me sentais assez passionné pour collectionner, du moins dans la vie réelle, des objets physiques.
Je n’ai jamais vraiment compris les collectionneurs autour de moi. Pour moi, collectionner a toujours ressemblé à un fardeau. Quelque chose qu’il faut porter, déplacer, stocker, entretenir.
Et pourtant, aujourd’hui, j’ai réalisé quelque chose.
Je collectionne depuis des années.
Des flux RSS.
Je gère, maintiens et organise même toute une flotte de bots d’actualité sur Bluesky, entièrement alimentés par des flux RSS : la Skyfleet lancée en 2023 quand il n’y avait quasi pas de flux d’informations sur Bluesky.
Ces flux n’ont pas été rassemblés du jour au lendemain. Ils ont été collectés au fil des années, réparés lorsqu’ils cassaient, nettoyés, réorganisés. Plus d’une fois, je suis allé jusqu’à contacter directement des créateurs, des journalistes ou des rédactions pour leur demander de proposer un flux RSS pour leurs contenus.
Je fais tourner plusieurs instances FreshRSS. Ce n’est pas un hasard. À un moment donné, ma collection de flux est devenue si vaste, et mon besoin de pouvoir rechercher dans des articles anciens si important, que j’ai adopté une règle stricte : ne jamais supprimer les éléments agrégés. Jamais. (J’ai changé d’avis entre temps)
Avec le temps, j’ai tout organisé par dossiers et par thématiques. Puis, progressivement, j’ai segmenté cette collection en plusieurs instances FreshRSS afin de pouvoir gérer plus facilement les grands ensembles thématiques et préserver une certaine lisibilité.
Il y a quelques années, j’ai même construit un véritable service de veille basé sur Inoreader. Son objectif était de surveiller des sources d’information liées à l’innovation dans différents domaines : robotique, technologie, climat, et bien d’autres. C’était essentiellement un méga agrégateur, avec beaucoup de filtres et de mises en avant automatiques pour faciliter la découverte de contenus. Le but était d’aider l’entreprise pour laquelle je travaillais à rester en avance sur les sujets qu’elle devait comprendre et maîtriser.
Si je devais refaire tout cela aujourd’hui, je concevrais probablement les choses très différemment. Mais cette expérience m’a énormément appris. Comment identifier des sources de qualité. Comment détecter les biais. Comment repérer des conflits d’intérêts. Comment reconnaître des sources compromises ou peu fiables, en particulier lorsqu’il s’agit de sujets sensibles comme l’Ukraine, la Palestine ou d’autres lignes de fracture géopolitiques.
La curation de flux RSS était un travail manuel. Cela signifiait souvent interrompre mon café du matin ou m’arrêter au milieu d’un article parce que je savais que sinon, j’oublierais. C’est une bonne source. Il faut s’abonner tout de suite. Elle doit aller dans ce dossier précis, sur cette instance FreshRSS spécifique.
Encore aujourd’hui, lorsque je tombe sur un article éclairant sur le web ou sur une autre plateforme de blogs, je prends soin de m’abonner immédiatement et d’orienter les futures mises à jour vers le bon endroit. À partir de là, l’automatisation prend le relais. C’est ainsi que je bénéficie, dans le temps, des articles futurs au sein de ce qui est devenu mon propre système ouvert de veille informationnelle.
Ce système a fini par trouver une vitrine publique sur Bluesky, après que le mollusque a pris le contrôle de Twitter.
Pendant de nombreuses années, mon lecteur RSS principal n’était d’ailleurs pas une application dédiée au RSS. C’était Twitter. J’utilisais n8n pour automatiser précisément le contenu que je voulais y consommer. Une instance FreshRSS se trouvait au début de la chaîne, alimentant directement ma timeline Twitter avec du contenu sélectionné. Je consommais du RSS au grand jour, sans jamais ouvrir un lecteur RSS traditionnel.
Avec le recul, cela paraît évident.
Je ne collectionne peut être pas des objets.
Mais je collectionne des signaux, des sources et des flux d’information depuis très longtemps.
Tout cela explique aussi pourquoi le RSS compte encore aujourd’hui.
Le RSS est ancien. Il est discret. Il n’essaie pas de vous séduire. Il ne décide pas, par algorithme, de ce que vous devriez voir ensuite. Et c’est précisément pour cela qu’il reste subversif.
Récemment, des personnes comme Anil Dash et Ernie Smith nous ont rappelé quelque chose qui paraît évident une fois qu’on le voit à nouveau : le RSS est l’un des derniers éléments d’infrastructure véritablement ouverts du web. Vingt cinq ans d’existence, et il fait toujours exactement ce pour quoi il a été conçu. Pas de verrouillage. Pas de propriétaire central. Pas de plateforme qui décide qui a de la visibilité et qui n’en a pas.
On voit sa puissance de manière particulièrement claire dans le monde du podcast. Tout l’écosystème repose sur une distribution basée sur le RSS. Les podcasts n’appartiennent ni à Apple, ni à Spotify, ni à Google, ni à aucune entreprise en particulier. Ils peuvent être écoutés partout. Dire « où que vous écoutiez vos podcasts » n’est pas seulement une commodité, c’est une déclaration politique. Cela signifie que les créateurs possèdent leur travail, leur distribution et leur relation avec leur audience. Aucun intermédiaire ne peut changer les règles en douce du jour au lendemain.
Cette logique dépasse largement le cadre des podcasts.
Le RSS permet de construire sa propre place publique. Son propre régime informationnel. Sa propre carte du web. Il permet de suivre des personnes, des idées et des institutions sans demander la permission à une plateforme ni se soumettre à des systèmes de classement opaques. Il offre une échappatoire à la pression permanente de la performance, de l’optimisation et de la course à l’engagement.
Dans un monde où les réseaux sociaux ressemblent de plus en plus à des centres commerciaux fermés, le RSS reste un réseau de routes publiques.
Avec le recul, je comprends que ma pratique de la collection n’a jamais consisté à accumuler de l’information. Il s’agissait de préserver de l’autonomie. De choisir ses sources plutôt que de se faire nourrir par des flux imposés. De construire des systèmes capables de survivre aux plateformes, aux effets de mode et aux prises de contrôle par des milliardaires.
Le RSS ne promet pas la viralité.
Il promet la continuité.
Et aujourd’hui, cela pourrait bien être l’une des choses les plus radicales qu’il reste sur le web ouvert.
Plus récemment encore, j’ai poussé cette logique plus loin en adoptant Microsub
J’ai mis en place un point d’accès Microsub pour Indiekit, ce qui transforme concrètement mon CMS de blog en lecteur de flux. Je peux lire, suivre et organiser des flux RSS directement depuis mon site. Mais surtout, je peux réagir à ce que je lis. Je peux commenter, aimer, repartager ou mettre un article en favori depuis mon lecteur, et publier cette interaction directement sur mon propre blog via Micropub.
Lire et publier ne sont plus deux activités séparées. Elles se déroulent au même endroit, sous mon contrôle.
Ce que cela change est à la fois subtil et profond. Je ne consomme plus du contenu dans l’interface de quelqu’un d’autre pour ensuite exporter mes pensées ailleurs. Mes réactions vivent à côté de mes textes. Mes favoris deviennent une partie de ma mémoire publique. Mon activité de lecture fait partie intégrante de mon site, et non une donnée enfermée dans une plateforme.
J’ai également ajouté une page /news sur mon site, où je rends visible une toute petite sélection de flux RSS soigneusement choisis. Parmi les milliers de sources que je suis, ce sont celles que je souhaite réellement mettre en avant et partager publiquement. C’est une fenêtre sélectionnée à la main sur mon paysage informationnel, accessible à tous, sans algorithmes ni artifices d’engagement.
J’ai fait la même chose pour les podcasts avec une page /podroll.
Mon site n’est plus seulement un outil de publication. Il est devenu un outil de lecture, d’écoute, et un lieu où la découverte se fait lentement, intentionnellement.
Microsub boucle la boucle.
Le RSS fait entrer le web ouvert. Micropub permet à ma voix d’en ressortir. Et mon site se trouve au centre, non pas comme une marque, non pas comme une plateforme, mais comme un hub personnel.
À une époque où la plupart des expériences en ligne sont conçues pour capter l’attention, cela ressemble à une reconquête de quelque chose de simple et de puissant.
Lire, réfléchir, répondre. À mes propres conditions.


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