La thermodynamique de la justice

Je pense qu’il y a quelque chose de profondément humain dans notre besoin d’expliquer les dysfonctionnements par des intentions. Lorsqu’un système échoue, lorsqu’une institution ne répond pas à sa mission, nous cherchons instinctivement un responsable, une décision, une volonté identifiable. Nous voulons croire qu’il existe quelque part une personne qui aurait pu agir autrement.

Mais avec les années, je me demande si nous ne cherchons pas parfois du déterminisme là où il n’y a que de l’inertie.

Cette réflexion m’est venue en observant le fonctionnement de la justice, mais elle pourrait probablement s’appliquer à de nombreuses institutions humaines. Lorsqu’une affaire met dix, quinze ou vingt ans à suivre son cours, notre premier réflexe est souvent de supposer qu’il existe une volonté de ralentir les choses, de les ignorer ou de les faire disparaître. Pourtant, la réalité est peut-être plus inquiétante encore.

Et si personne ne bloquait réellement le dossier ?

Et si les retards étaient parfois le produit naturel du système lui-même ?

La physique nous enseigne qu’un système complexe n’a pas besoin d’intention pour produire de l’immobilisme. Les frottements, les pertes d’énergie, les résistances et l’entropie suffisent à ralentir un mouvement jusqu’à le rendre presque imperceptible.

Imaginons un instant qu’une procédure judiciaire soit comparable à un flux. Chaque dossier entre dans le système avec une certaine énergie. Pour progresser, il doit franchir une succession d’étapes : enquête, auditions, expertises, recours, audiences, délibérations.

Chacune de ces étapes consomme des ressources. Chacune introduit des délais. Chacune prélève un peu de l’énergie disponible.

Dans cette perspective, le problème n’est pas nécessairement l’existence d’un obstacle unique. Il réside plutôt dans l’accumulation de milliers de petites résistances.

Une expertise prend du retard.

Un magistrat change d’affectation.

Un service manque de personnel.

Une audience est reportée.

Un recours est introduit.

Un témoin se rétracte.

Aucune de ces situations ne suffit, à elle seule, à arrêter le mouvement. Pourtant, leur accumulation produit un effet mesurable : le ralentissement progressif du système.

La thermodynamique offre peut-être un concept encore plus pertinent : l’entropie.

Dans un système physique, l’ordre ne se maintient pas spontanément. Il faut constamment injecter de l’énergie pour lutter contre la tendance naturelle au désordre.

Une procédure judiciaire semble obéir à une logique similaire.

Avec le temps, les souvenirs s’estompent.

Les témoins vieillissent.

Les acteurs institutionnels changent.

Le dossier n’est pas digitalisé.

Les archives s’accumulent.

La compréhension globale du dossier se fragmente.

L’état naturel d’une affaire n’est peut-être pas l’avancement. L’état naturel est la dispersion progressive de l’information et de l’attention. Parfois c’est délibéré dans le chef des accusés.

Pour maintenir la cohérence d’un dossier pendant des années, voire des décennies, il faut continuellement réinjecter de l’énergie dans le système.

C’est ici que les victimes entrent dans l’équation.

Car dans cette représentation, elles ne sont pas de simples observatrices du processus.

Elles en deviennent souvent le moteur.

Dans un monde idéal, l’institution devrait porter la charge énergétique de la recherche de vérité. Une fois la plainte déposée, le système devrait disposer des ressources nécessaires pour mener son travail jusqu’à son terme.

Mais dans de nombreuses affaires complexes, ce sont les victimes elles-mêmes qui semblent devoir maintenir le mouvement.

Ce sont elles qui relancent.

Ce sont elles qui conservent les documents.

Ce sont elles qui recherchent les témoins.

Ce sont elles qui financent les procédures.

Ce sont elles qui créent des associations.

Ce sont elles qui parlent aux journalistes ou sur les réseaux.

Ce sont elles qui consacrent des années, parfois des décennies, à empêcher que leur dossier ne disparaisse dans le bruit de fond institutionnel.

Cette observation conduit à un paradoxe troublant.

Les personnes qui ont subi les conséquences des faits deviennent également responsables d’une partie du travail nécessaire pour que ces faits soient examinés.

Elles doivent transformer leur temps, leur énergie, leurs ressources financières et psychologiques en mouvement institutionnel.

Or cette énergie n’est pas infinie.

Chaque report.

Chaque changement d’interlocuteur.

Chaque nouvelle expertise.

Chaque attente prolongée.

Chaque changement d’avocats.

Consomme un peu de ce capital humain.

Comme un matériau soumis à des contraintes répétées, l’épuisement n’arrive pas nécessairement lors d’un choc spectaculaire. Il peut résulter de l’accumulation silencieuse de milliers de petites sollicitations.

C’est pourquoi je me demande si nous évaluons parfois les institutions avec les mauvais indicateurs.

Nous mesurons le nombre de dossiers traités.

Le nombre de décisions rendues.

Les délais moyens.

Les budgets.

Mais nous mesurons rarement le coût énergétique humain nécessaire pour parvenir à ces résultats.

Combien d’années de vie une procédure exige-t-elle des personnes concernées ?

Combien d’efforts faut-il déployer pour qu’un dossier continue simplement d’exister ?

Combien de personnes abandonnent en chemin faute de ressources émotionnelles, financières ou psychologiques suffisantes ?

La question n’est alors plus seulement de savoir si la justice finit par fonctionner.

La question devient de savoir quelle quantité d’énergie humaine elle consomme avant d’y parvenir.

Peut-être que certains dysfonctionnements institutionnels ne résultent ni d’une volonté malveillante ni d’un complot.

Peut-être sont-ils les propriétés émergentes de systèmes devenus si complexes que leur inertie finit par produire des résultats indiscernables de ceux qu’une obstruction délibérée pourrait produire.

Et si tel est le cas, alors la solution ne consiste pas seulement à rechercher des responsables.

Elle consiste aussi à comprendre les lois du mouvement et de l’immobilité dans nos institutions.

Car un système n’a pas besoin de vouloir échouer pour échouer.

Parfois, il lui suffit de ne plus disposer de l’énergie nécessaire pour continuer à avancer.

C’est la définition d’un manque de moyens.

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