Canicule : Adapte-toi ou crève!

Il y a quelque chose d’absurde dans notre manière de répondre à l’urgence climatique.

À chaque nouvelle canicule, on nous parle de volets, d’isolation, de climatisation, de fontaines, de piscines publiques temporairement accessibles et de quelques arbres plantés au milieu du béton. Toutes ces mesures peuvent être utiles. Certaines sont même indispensables. Mais elles restent des rustines posées sur une machine que personne ne veut arrêter.

Le débat ne porte plus vraiment sur la manière de stopper le réchauffement climatique. Il porte sur la manière de continuer à vivre à l’intérieur.

On ne demande pas comment réduire radicalement la production de gaz à effet de serre, transformer nos modes de production, organiser la sobriété énergétique ou mettre fin à certaines activités manifestement incompatibles avec la stabilité du climat. On demande comment adapter les maisons, refroidir les bureaux et protéger les villes sans modifier les fondations économiques qui produisent le problème.

Autrement dit, nous ne sommes plus dans une politique de prévention. Nous entrons dans une politique de protection sélective.

La privatisation de la survie

Tout le monde ne pourra pas s’adapter de la même manière.

Les plus riches vivront dans des logements isolés et climatisés, entourés de végétation, équipés de panneaux solaires, de batteries et de systèmes automatisés capables de maintenir une température idéale. Ils pourront partir lorsque certaines régions deviendront trop chaudes, acheter l’accès à l’eau, à l’ombre, à la sécurité et à un air plus respirable.

Les autres subiront.

Ils vivront dans des appartements mal isolés, dans des quartiers minéralisés, près des routes, des industries et des infrastructures qui concentrent la chaleur. Ils travailleront dehors, dans les cuisines, les entrepôts, les maisons de repos, les transports ou sur les chantiers. Ils seront les premiers exposés aux coupures d’eau, à l’augmentation des prix alimentaires, aux maladies, aux déplacements forcés et à la destruction progressive des services publics.

La formule politique du futur semble déjà écrite :

Adapte-toi ou crève.

Le changement climatique devient ainsi une nouvelle machine à fabriquer du privilège. La possibilité de s’en protéger devient un produit. La survie elle-même devient un marché.

Les plus fortunés fantasment déjà sur des bunkers, des propriétés isolées et des territoires autonomes. Ils imaginent des sous-sols dont ils pourraient contrôler la température, l’accès, l’énergie et la sécurité. Comme si l’on pouvait détruire les conditions collectives de la vie tout en achetant une petite capsule privée d’habitabilité.

Ce n’est pas une réponse au changement climatique. C’est l’abandon assumé de la société.

L’inertie comme système politique

Le problème est encore plus profond, car le climat n’est pas le seul système soumis à l’inertie.

Le système climatique possède sa propre inertie. Une partie des conséquences de nos émissions actuelles continuera de se manifester pendant des décennies. Même une transformation immédiate ne ferait pas disparaître instantanément les dégâts déjà accumulés.

Mais nos systèmes économiques et politiques sont eux aussi gouvernés par l’inertie.

Les infrastructures ont été construites autour du pétrole, du gaz, de la voiture individuelle, du transport mondial de marchandises et de la consommation permanente. Les entreprises doivent protéger leurs investissements. Les États redoutent les réactions électorales. Les gouvernements repoussent les décisions difficiles. Les citoyens dépendent matériellement d’un modèle qu’ils peuvent intellectuellement désapprouver, mais dont il leur est presque impossible de sortir individuellement.

Personne ne tient nécessairement le volant. Pourtant, la machine continue d’avancer.

Cette inertie permet à chacun de reporter la responsabilité sur quelqu’un d’autre. Les gouvernements attendent les entreprises. Les entreprises attendent les consommateurs. Les consommateurs attendent des alternatives abordables. Les pays riches accusent les économies émergentes. Les économies émergentes rappellent, à juste titre, que les pays riches se sont développés en brûlant massivement des énergies fossiles.

Pendant que tout le monde explique pourquoi il ne peut pas agir le premier, la concentration de gaz à effet de serre continue d’augmenter.

Le progrès comme acte de foi

À cette paralysie s’ajoute désormais la promesse de l’intelligence artificielle.

Les mêmes entreprises qui construisent des centres de données gigantesques, augmentent leurs besoins en énergie, en eau, en métaux et en infrastructures nous expliquent que l’intelligence artificielle trouvera les solutions au changement climatique.

Elle optimisera les réseaux électriques. Elle découvrira de nouveaux matériaux. Elle améliorera les prévisions. Elle rendra les bâtiments plus efficaces. Elle inventera peut-être une technologie miraculeuse capable de capter le carbone à grande échelle.

Certaines de ces innovations seront probablement utiles. Mais le problème apparaît lorsque l’innovation future devient une excuse pour ne pas réduire les dégâts présents.

Le progrès technologique n’est plus présenté comme un outil. Il devient un acte de foi.

Nous plaçons dans la balance, d’un côté, la viabilité connue de notre planète et, de l’autre, la promesse d’une technologie future dont nous ignorons encore les capacités réelles, les coûts et les effets secondaires. Nous parions que les machines de demain répareront ce que les machines d’aujourd’hui continuent de détruire.

C’est une forme de pensée magique, mais avec des centres de données.

Nous vivons à une époque où nous devrions réduire radicalement notre empreinte matérielle, mais où chaque nouvelle industrie prétend nécessiter davantage d’électricité, davantage d’eau, davantage de calcul et davantage de ressources. Et chaque augmentation est justifiée au nom d’un futur où la technologie nous permettra enfin de consommer sans conséquences.

Une société de triage

Nous sommes peut-être déjà au-delà de Don’t Look Up.

Dans le film, la catastrophe est niée ou transformée en spectacle. Dans notre réalité, elle est reconnue, documentée, mesurée et commentée. Nous savons qu’elle arrive. Nous savons même qu’elle a déjà commencé. Mais cette connaissance n’entraîne pas nécessairement l’action.

Elle produit des applications météo, des cartes de chaleur, des recommandations sanitaires et des publicités pour des climatiseurs.

La catastrophe est intégrée au marché.

La véritable question climatique n’est donc plus seulement de savoir combien de degrés supplémentaires nous allons atteindre. Elle est de savoir quelle société nous construisons pour y répondre.

Une société fondée sur la solidarité, la transformation collective et le partage des ressources ?

Ou une société de triage, dans laquelle ceux qui possèdent suffisamment d’argent achètent leur protection tandis que les autres sont abandonnés à leur capacité individuelle d’adaptation ?

La question du climat n’est pas limité à la destruction des écosystèmes. Elle révèle la nature de nos choix politiques. Elle montre quelles vies nous sommes prêts à protéger, quelles activités nous refusons d’interrompre et quels sacrifices nous sommes disposés à imposer — généralement aux autres.

Il ne s’agit pas uniquement de sauver « l’espèce humaine », comme si l’humanité formait un bloc homogène. Il s’agit de préserver les conditions d’existence d’innombrables espèces, mais aussi de décider quels humains seront autorisés à vivre dignement dans un monde plus chaud.

La catastrophe climatique n’est pas seulement ce qui nous arrive.

Elle est aussi la société que nous choisissons de construire en réaction à ce qui nous arrive.

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