Vous saviez.
Nous savons prévoir. Vous avez décidé de ne pas gouverner.
Les enfants qui entreront à l’école en septembre 2031 sont nés. Vous les avez comptés. 643 905. Vous savez où ils vivent. Vous avez publié des projections jusqu’en 2070.
Et en septembre 2031, vous direz que vous ne pouviez pas prévoir.
Ce texte est écrit pour que cette phrase ne soit plus disponible.
À qui je parle
Pas à un homme. Un homme, ça se remplace, et vous comptez là-dessus.
Je parle à ceux qui signent. Au Premier ministre qui a signé le décret de 2006 transformant le Commissariat général du Plan en centre d’analyse, à celui qui a signé celui de 2013, à celui qui a signé la fusion de 2025. À la direction du Budget, à Bercy, dont le métier est d’arbitrer sans avoir à motiver, et qui a cherché 12 % d’économies sur le 1 % de Matignon consacré à penser le pays dans vingt ans. Aux ministres de la Justice, de la Santé, de l’Intérieur, de l’Éducation qui ont reçu les rapports, lu les chiffres et défendu en séance le budget qui les ignorait. Aux majorités, de droite comme de gauche, qui ont voté ces budgets chaque automne depuis trente ans. Aux conférences des présidents qui ont tenté, trois fois, de bloquer une loi sans étude d’impact, et aux neuf du Conseil constitutionnel qui, trois fois, vous ont donné raison.
Vous, c’est une chaîne de signatures. Elle a des noms, des dates et des numéros de décret. Vous êtes identifiables un par un, et vous avez organisé le système pour qu’on ne vous nomme jamais ensemble.
Je le fais ici.
Vous ne manquez de rien
Arrêtez de dire que vous ne saviez pas.
Vous saviez pour les tribunaux. Vos propres états généraux l’ont chiffré en 2022 : 1 500 magistrats, 3 000 greffiers, 2 000 agents. Vous saviez pour les urgences : votre Cour des comptes l’a écrit en 2024. Vous saviez pour les forêts : vos pompiers vous le disent chaque printemps. Vous saviez pour les professeurs : vous avez relevé le niveau de diplôme en 2022 sans même calculer ce que ça ferait au vivier, et vous avez fait marche arrière quand les classes sont restées sans enseignants.
Six mille affaires criminelles en attente. Six ans pour juger un viol. Ces chiffres ne sont pas les nôtres. Ce sont les vôtres, présentés par votre ministre, au conseil des ministres, en mars.
Vous n’avez pas un problème de connaissance. Vous n’avez jamais eu un problème de connaissance. Vous avez plus de données, plus de calcul et plus d’études que n’importe quel État avant vous, et vous commandez encore une étude, ce qui est une manière respectable de ne rien faire pendant dix-huit mois.
Rien ne vous manque. Sauf une obligation d’en tenir compte.
Vous avez fait le tri des paroles
Trois mille magistrats ont signé une tribune. Cinq mille cinq cents en une semaine. Six sur dix. Ils ont écrit qu’on leur laissait le choix entre juger vite et mal, ou juger bien dans des délais inacceptables. Un vice-procureur a écrit qu’il devait « survoler certains dossiers ». Un autre a parlé de « l’abattage ». C’est leur mot.
Vous avez appelé ça une doléance. Vous avez reçu une délégation.
Mettez la même information dans un tableau, une ligne, une colonne, « capacité soutenable : cent quatre-vingts dossiers », et elle devient de l’expertise. L’expertise, elle, entre dans vos arbitrages.
C’est la même information. Ce n’est pas le même pouvoir. Et c’est vous qui avez décidé, en amont de tout, quelle parole avait le droit de vous contraindre : celle du cabinet de conseil, oui. Celle du greffier qui ne tient plus, non.
Vous avez coupé ce qui ne proteste pas
Vous avez un mot pour la marge : une dépense.
Un camion qui ne roule pas coûte de l’argent. Un pompier qui attend coûte de l’argent. Un lit vide coûte de l’argent. Un magistrat de plus coûte de l’argent. Une école construite avant la saturation coûte de l’argent.
Alors vous avez coupé. Et regardez ce que vous avez coupé en premier.
À l’hôpital, en dix ans, les effectifs ont augmenté. La part des administratifs est restée la même. Celle des infirmiers aussi. Ce que vous avez supprimé, ce ne sont pas des gens. Ce sont des lits. Parce qu’un lit vide ne fait pas grève. Une réserve d’eau ne se syndique pas. Un camion qui ne roule pas n’écrit à personne.
Vous n’avez pas confondu efficacité et absence de marge. Personne n’a rien confondu. Quelqu’un a fermé des lits, quelqu’un d’autre a inscrit la fermeture en gain, et un troisième a signé. Ce sont des noms, des dates et des montants. Ce ne sont pas des circonstances.
Vous comptez très bien
Je ne vous accuse pas d’imprévoyance. Ce serait vous faire un compliment.
Il n’y aura jamais de journal télévisé pour les trois cents maisons qui n’ont pas brûlé. Pas de reportage sur l’enfant qui n’a pas été agressé parce que son dossier a été traité à temps. Pas de ruban à couper devant l’hôpital qui n’a pas été débordé. La prévention est invisible, et vous le savez mieux que quiconque.
Alors vous arbitrez contre elle. Et vous avez raison, dans votre calcul : ce que vous abandonnez ne se verra pas, ce que vous financez à la place se verra. Vous ne vous trompez pas. Vous comptez correctement.
C’est précisément pour ça qu’on ne vous demandera plus de bonne volonté.
Vous avez fait de la catastrophe un rite
L’été arrive. La forêt brûle. Vous découvrez le feu.
La rentrée arrive. Il manque des professeurs. Vous découvrez les enfants.
Les tribunaux débordent. Vous découvrez les dossiers. Les urgences saturent. Vous découvrez les malades.
Puis la crise quitte les journaux, et vous recommencez l’année suivante.
Ce n’est pas de l’oubli. Ce n’est pas de l’amnésie. Un cycle qui se reproduit à l’identique pendant trente ans n’est pas un dysfonctionnement. C’est un fonctionnement, et il fonctionne pour vous.
La catastrophe vous rend un service précis : elle transforme un arbitrage ancien en événement neuf. Un arbitrage a un auteur. Un événement tombe. Alors vous vous indignez, vous convoquez, vous ouvrez une enquête, et l’enquête vise toujours celui qui tenait le volant. Jamais celui qui avait vidé le réservoir quinze ans plus tôt.
Au printemps, après la mort d’une enfant, le président de la République a dit qu’il ne voulait « entendre aucun argument de moyens ». Bien sûr. L’argument de moyens, c’est le seul qui remonte jusqu’à lui.
Un pouvoir qui organise chaque année sa propre mise en accusation, à condition qu’elle porte sur ses agents et jamais sur ses arbitrages, n’a rien à craindre de nos colères. Vous les avez prévues aussi.
Le mot « manque » est un mensonge
Une justice qui met six ans à juger un viol n’est pas en panne. Elle trie. Le tri est ce qu’elle produit, et le tri a des bénéficiaires.
Une école à qui il manque des professeurs, toujours dans les mêmes quartiers, ne rate pas sa mission. Elle en remplit une autre, que personne n’a écrite.
Un hôpital sans lits n’échoue pas à soigner. Il décide qui attend et qui passe.
Vous appelez ça un manque. Le mot sert à ne nommer ni les gagnants ni les perdants. Mais il y en a. Ceux qui attendent six ans d’être jugés paient pour d’autres lignes budgétaires, choisies par des gens identifiables, à des dates connues.
Ce n’est pas une défaillance. C’est une décision de répartition. Dites-le, ou nous le dirons à votre place.
Vous avez déjà rendu vos réponses inutiles
On vous a demandé de répondre. Trois fois.
Le Pays de Galles vous a montré la voie en 2015 : un organisme public qui n’écoute pas doit s’en expliquer. Dix ans après, l’auditeur gallois conclut à un manque de mordant, et la loi ne touche toujours ni aux effectifs ni au budget.
Le Conseil d’État vous a demandé, avec Grande-Synthe, de justifier votre trajectoire climatique. Vous avez répondu. Il a trouvé ça suffisant. Il a refermé le dossier en 2025. Vos émissions baissent cinq fois moins vite que votre propre trajectoire. Frais de procédure : 6 000 euros.
Et vous avez écrit dans la Constitution, en 2008, la sanction maximale : pas d’étude d’impact sérieuse, pas de loi. Elle a servi trois fois. Trois fois, vous avez saisi le Conseil constitutionnel le jour même. Trois fois, il vous a donné raison. Il compte neuf membres. Vous en nommez trois. Vos deux présidents de chambre nomment les six autres.
L’arbitre est désigné par ceux qu’il arbitre. Vous ne l’avez pas subi. Vous l’avez construit ainsi.
Ce qui a manqué n’est ni le juge, ni l’obligation, ni la sanction. C’est que personne n’a jamais eu à juger si votre réponse en était une. Tant que produire le document suffit, vous cochez la case.
Vous savez écrire un chiffre
Ne dites pas que c’est impossible. Vous l’avez fait.
Une banque a un ratio de fonds propres. Il est écrit. Il est le même pour tout le monde. Quand elle passe dessous, les conséquences tombent sans que personne ait à les vouloir : dividendes plafonnés, rachats d’actions plafonnés, bonus plafonnés, soixante pour cent, quarante, vingt, zéro. Personne ne demande à la banque si elle s’est bien expliquée. Le chiffre est franchi ou il ne l’est pas.
Vous avez su écrire ça. Pour des bilans.
Vous n’avez pas su l’écrire pour un tribunal, une caserne ou un service d’urgences. Ce n’est pas une différence de technique. C’est une différence de qui vous vouliez protéger.
Alors écrivez-le.
Aucun magistrat ne peut se voir affecter plus de tant de dossiers. Aucun territoire ne descend sous tant de lits pour tant d’habitants. Aucun massif classé à risque n’entre en période rouge sans tant de moyens positionnés. Une phrase. Pas de rapport. Pas de cabinet. Un greffier n’a pas besoin de modéliser 2050 pour compter quatre cents dossiers sur son bureau.
Vous direz que c’est rigide. Que ça ligote le gestionnaire. C’est vrai. C’est exactement ce que dit une banque de son ratio, et vous ne l’avez jamais écoutée.
Ce qu’on vous retire
Nous ne vous demandons pas de prédire l’avenir. Nous vous demandons d’accepter que vous ne le connaissez pas, et de signer.
Aujourd’hui, la phrase disponible après la catastrophe est : « nous n’avions malheureusement pas les moyens ». Elle n’a ni auteur, ni date, ni montant.
Demain : « nous savions que cette décision créerait cette vulnérabilité, et nous avons mis l’argent ailleurs ». Signée. Datée. Chiffrée.
Vous garderez le droit de ne pas suivre. Vous perdrez le droit de vous taire.
Ce n’est pas neutre, et je ne vais pas prétendre le contraire. Ça vous retire quelque chose de précis : le silence, qui est un pouvoir réel et confortable. C’est pour ça que vous le combattrez, tous, quelle que soit votre couleur. Et je n’ai pas de réponse à la seule question qui compte : qui voterait un texte pareil, puisqu’il ne peut être voté que par ceux à qui il retire quelque chose ? Ce texte décrit une contrainte. Il ne dit pas comment on vous l’impose. Ça, c’est notre affaire, pas la vôtre.
Un titre exécutoire
Vous savez parfaitement engager l’avenir.
Un emprunt à trente ans survit à vos majorités. Un contrat signé aujourd’hui est exigible en 2056. Une concession, un bail, un brevet, une retraite : vous avez construit des machines à faire tenir une promesse bien après votre départ. Il y a un juge au bout, et un huissier après le juge.
Vous n’avez donc jamais perdu la capacité de vous engager à long terme. Vous avez choisi lesquels de vos engagements seraient exécutoires. Une créance a toute une machine pour se faire payer. Une vulnérabilité annoncée pour 2040 n’en a aucune.
Les enfants de la rentrée 2031 existent dans vos statistiques. Ils existent dans vos projections. Ils n’existent nulle part comme créanciers. Personne ne peut, en leur nom, vous faire payer votre silence.
Une banque a un nombre. Une école n’en a pas. Un tribunal non plus. Une caserne non plus.
Ce n’est pas parce que ce serait plus difficile à écrire.
C’est parce que vous ne l’avez pas voulu.
Voilà ce qui manque. Pas les modèles. Pas les données. Pas un nouveau commissariat.
Un titre exécutoire. Contre vous.

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