La justice, l'attente et le pouvoir de nous voler notre temps

Il existe une forme de violence dont on parle rarement : celle qui consiste à faire attendre.

Je suis tombé sur une vidéo évoquant Pas de lettre pour le colonel, de Gabriel García Márquez. Dans ce roman, un ancien colonel attend depuis quinze ans une pension que l’État lui doit. Chaque semaine, il espère recevoir une lettre. Chaque semaine, rien n’arrive.

Mais c’est une réflexion de l’auteur de la vidéo qui m’a profondément marqué :

« Faire attendre quelqu’un, c’est lui rappeler que sa vie ne dépend pas de lui, mais de la décision d’un autre. »

Cette phrase met des mots sur quelque chose que je ressens depuis des années.

Depuis 2017, nous attendons que la justice française avance dans l’affaire OKC-Spatz. Mais notre histoire judiciaire commence bien avant, en 1997, avec les premières grandes perquisitions visant la secte Ogyen Kunzang Chöling.

Près de trente ans.

Trente années pendant lesquelles nous avons grandi, vieilli, tenté de nous reconstruire et de vivre, tandis qu’une partie de notre existence restait suspendue aux décisions des tribunaux.

Et cette attente n’a rien d’ordinaire.

Car Robert Spatz n’est pas simplement un ancien dirigeant d’une dérive sectaire religieuse bénie par les plus grandes références du Bouddhisme Tibétain.

Il est le fondateur de la secte OKC, son gourou, celui autour duquel toute notre existence avait été organisée. Un pédocriminel condamné par la justice belge pour des abus sexuels et physiques sur mineurs, des faits d’emprise et d’autres infractions graves, mine de rien c’est plus de 170 chefs d’accusations qui se sont écroulés avec le temps de la Justice.

Un homme dont deux de ses anciens médecins personnels, aujourd’hui eux-mêmes sortis de l’organisation, ont décrit, selon leurs appréciations cliniques, un psychopathe doublé d’un pervers narcissique et d’un pédocriminel.

Ces termes ne sont pas, pour moi, de simples insultes destinées à exprimer mes propos.

Ils renvoient à des appréciations de professionnels qui l’ont personnellement connu. Mais au-delà de toute qualification psychologique qui en principe aurait dû informer la justice sur la dangerosité du personage, ce sont surtout ses actes, son emprise et ses crimes reconnus par la justice qui importent.

Et surtout, cette histoire ne s’est pas simplement arrêtée lorsque les autorités ont commencé à enquêter. Bien au contraire puisque ces derniers abus en Belgique se passe à la barbe des autorités près de Charleroi et qu’il a même le toupet de se tirer en Espagne, pendant l’instruction judiciaire.

Nous dénonçons depuis des années des faits et des comportements qui, selon les témoignages et signalements recueillis, se seraient poursuivis pendant les procédures judiciaires.

Des inquiétudes subsistent également sur ce qui a pu continuer à se produire après son installation en Espagne.

Ces accusations méritent d’être examinées, précisément parce que l’ouverture d’une procédure ne signifie pas nécessairement la fin de l’emprise ni celle des abus. Bien au contraire.

C’est à la lumière de cette réalité qu’il faut comprendre ce que représente notre attente.

Le temps qu’il nous a volé c’est aussi le temps qu’il a pris pour continuer ces crimes.

Nous sommes nés dans cette secte. Nous y avons passé notre enfance et notre adolescence, pour certains plus de vingt ans de notre existence.

Nous avons grandi isolés du monde extérieur, privés d’une éducation normale, d’une véritable formation, des outils les plus élémentaires pour comprendre la société dans laquelle nous allions devoir un jour vivre.

Nous avons été endoctrinés, soumis à une autorité présentée comme spirituelle et incontestable, et maintenus dans l’ignorance de la réalité des accusations et des procédures judiciaires visant l’OKC et ses dirigeants.

Pendant que la justice enquêtait, nous étions encore prisonniers de son système.

Et lorsque nous avons finalement réussi à en sortir, il ne suffisait pas de franchir une porte pour devenir libres.

Il fallait apprendre à vivre. Comprendre le monde. Acquérir une formation, trouver un travail, reconstruire des relations humaines, comprendre ce que nous avions subi et, pour beaucoup, apprendre à mettre des mots sur des violences que nous avions été conditionnés à considérer comme normales.

Il fallait également trouver la force de dénoncer celui qui avait occupé une place centrale dans toute notre existence.

Tout cela prend du temps.

Des années, parfois des décennies.

Ce temps de reconstruction n’était pas un choix. C’était une conséquence directe de l’emprise et des violences que nous avions subies.

Et pendant ce temps, Robert Spatz continuait sa vie, disposant de ressources financières et matérielles considérables, loin des conditions dans lesquelles nous tentions, nous, de reconstruire les nôtres.

Le temps qui lui a profité

C’est ici que notre histoire devient révoltante.

En Belgique, Robert Spatz a finalement été condamné à cinq ans de prison avec sursis. Le dépassement du fameux « délai raisonnable » a notamment contribué à cette issue, je ne vais pas m’attarder ici sur le rôle de la justice belge et française dans cet état des lieux.

Le droit à être jugé dans un délai raisonnable est un principe fondamental de notre justice. Et je ne conteste pas qu’il doive exister.

Mais il y a quelque chose de profondément pervers dans son application à notre histoire.

Comment un homme peut-il bénéficier du temps écoulé alors que ses propres agissements ont contribué à créer les conditions de cette attente ?

Par l’endoctrinement. Par le contrôle de l’information. Par l’isolement des victimes. Par les obstacles procéduraux. Par toutes ces années pendant lesquelles nous n’étions tout simplement pas en mesure de nous défendre.

Bien sûr, tous les retards judiciaires ne lui sont pas imputables. Les dysfonctionnements des institutions ont aussi leur responsabilité. Et ils continuent encore aujourd’hui.

Mais comment la justice peut-elle mesurer le temps écoulé sans mesurer celui qu’il nous a fallu pour échapper à son emprise ?

Comment peut-elle considérer les années de procédure sans prendre pleinement en compte les décennies de silence et de dépendance qui les ont précédées ?

Le temps qu’il nous a fallu pour devenir capables de le dénoncer a contribué à devenir le temps dont il a bénéficié pour échapper à une peine de prison ferme.

La justice lui a fait un cadeau qu’il s’est préparé lui meme.

Voilà le scandale.

Il bénéficie du temps une première fois en nous maintenant sous son emprise, dans l’ignorance et l’incapacité de nous défendre.

Il en bénéficie une seconde fois lorsque l’écoulement de ce même temps contribue à atténuer les conséquences pénales de ses actes.

Et il en bénéficie une troisième fois avec la prescription d’abus sexuels sur mineurs.

C’est pas beau comme plan ?

Et nous ? Nous avons payé chaque année de notre propre existence.

Une justice conçue par des hommes, pour des hommes

Notre justice est l’héritière d’institutions historiquement conçues et dirigées par des hommes, avec une préoccupation centrale : protéger les droits de la personne accusée contre les abus du pouvoir judiciaire.

Ces garanties sont indispensables. Personne ne devrait vouloir d’une justice qui condamne arbitrairement.

Mais à force de placer la protection de l’accusé au centre du système, quelle place réelle reste-t-il à celles et ceux qui ont subi les crimes ?

Le droit au délai raisonnable existe aussi, dans certaines conditions, pour les victimes qui font valoir leurs droits civils. Mais dans notre histoire, nous n’en avons guère vu les effets.

Lorsque le délai raisonnable est dépassé pour l’accusé, la justice peut en tirer des conséquences sur sa peine.

Lorsque les victimes ont attendu trente ans, que reçoivent-elles en compensation du temps perdu ?

Et quid de la prescription? Littéralement un laisser passer pour les pédocriminels.

Qui leur rend leur enfance ? Leur éducation ? Leur jeunesse ? Les années consacrées à survivre plutôt qu’à vivre ?

La justice reconnaît le préjudice des crimes. Mais reconnaît-elle suffisamment le préjudice de sa propre lenteur ?

Car la procédure judiciaire peut elle-même devenir une violence supplémentaire. Répéter son histoire. Revivre les abus. Attendre une expertise, une audition, une décision. Voir les années passer sans savoir si les responsables seront un jour pleinement jugés.

L’attente c’est l’horreur.

Tout cela pendant que celui qui a été condamné continue à vivre librement.

Je ne demande pas une justice privée de garanties.

Je demande une justice qui cesse de considérer le temps des victimes comme une ressource inépuisable.

L’attente comme prolongement de l’emprise, oui, car d’une manière plus subtile, Robert Spatz est en jouissance de voir son nom écris sur cette page et de constater qu’il occupe encore nos pensées et nos mots.

Nous avons quitté OKC. Nous avons rejeté son autorité. Nous avons dénoncé ses crimes. Nous avons obtenu sa condamnation en Belgique.

Et pourtant, près de trente ans après les premières perquisitions, nous sommes encore contraints de consacrer une partie de notre vie à lui, à ses actes, aux procédures qui le concernent.

Comme si, même après notre départ, il pouvait encore nous imposer son calendrier.

Vous pouvez partir, mais vous n’en aurez pas fini avec moi.

C’est cela, la violence de l’attente.

Et c’est la Justice qui l’organise.

Elle ne nous enferme plus derrière les murs de Château de Soleils ou dans les dogmes d’OKC. Elle nous maintient dans une autre forme de dépendance : celle d’une justice qui tarde à nous permettre de refermer ce chapitre de notre existence.

Le temps ne nous sera jamais rendu

Avec l’association Chardons Bleus https://chardonsbleus.org, nous continuons à accompagner les parties civiles et à nous battre pour que la justice française assume enfin ses responsabilités.

Non par vengeance. Mais parce que la reconnaissance des crimes, l’établissement des responsabilités et la fin de l’impunité sont essentiels.

Nous ne récupérerons jamais nos enfances.

Nous ne retrouverons jamais les années passées à grandir dans l’isolement, ni celles perdues à essayer de réparer les conséquences de cette vie.

Mais nous refusons que cette perte continue à profiter à celui qui en porte une responsabilité majeure.

García Márquez avait compris quelque chose d’essentiel : le pouvoir ne détruit pas toujours les êtres humains par la violence directe. Il peut aussi les détruire en les faisant attendre.

Pour nous, cette attente dure depuis près de trente ans.

Et elle révèle un paradoxe insupportable :

Celui qui nous a volé notre temps a également bénéficié du temps que la justice a laissé passer.

Nous avons payé ce temps de nos vies. Lui en a bénéficié jusque dans sa condamnation.

Il serait temps que la justice comprenne enfin que le temps des victimes n’est pas une variable d’ajustement de ses procédures ou une case à cochée pour les carriéristes qui passent sur notre dossier en le mettant de côté.

Parce qu’une justice qui arrive trop tard ne se contente pas de retarder la réparation : elle risque de prolonger la violence qu’elle était censée faire cesser.

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